Pourquoi votre smartphone est l’ennemi de la pensée (et comment un vieux morceau de plomb peut vous sauver)

PAR TASNIM TLILI et ESTHER KASSI, BTS Com C1

À l’heure où l’ia génère des millions de mots à la seconde, où nos écrans saturent nos cerveaux d’information volatiles, nous avons fais la rencontre de la fonte, de l’huile chauffée et du plomb. Au musée de l’imprimerie de Malesherbes (l’AMI), nous avons découvert que nous avons troqué notre profondeur intellectuelle contre la vitesse du clic. Et si le salut de notre attention résidait dans le retour au lent et à l’odeur de l’encre ? 

De la plume d’oie au pressoir à vins

Avant que les machines ne fassent trembler les murs des usines, le savoir était une affaire de patience et de silence. Notre guide nous l’a bien rappelé qu’avant Gutenberg, le livre était l’œuvre des moines copistes. Enfermés dans leurs scriptoriums, ils recopiaient chaque lettre à la main, à la plume, pendant des mois, voire des années. Un travail d’orfèvre si coûteux qu’un seul manuscrit pouvait valoir le prix d’une maison. Le livre était un objet de prestige uniquement réservé aux élites. C’est contre ceci que Gutenberg a lutté en adaptant un simple pressoir à vin pour extraire non plus du jus de raisin, mais de la connaissance.


L’illusion de la facilité

Nous vivons aujourd’hui dans la troisième révolution de la communication : le numérique. Mais l’AMI nous fait revivre l’industrialisation. On y découvre les “ours”, des ouvriers à la force herculéenne qui ancraient le texte à la main, et les “margeurs” des enfants puis des femmes qui nourrissaient ces monstres mécaniques de la révolution industrielle. À l’époque, imprimer était une chose assez physique. Il fallait savoir dompter la machine.

Activité pratique: composition de typographie 

Un moment incroyable de la visite ? Passer de spectateur à acteur. En deux groupe, nous avons dû composer une phrase célèbre de Mallarmé “Un coup de dés jamais n’abolira le hasard” À l’ère du correcteur automatique qui lisse nos pensées, chercher chaque lettre une par une dans une casse, les disposer à l’envers dans un composteur, puis les serrer dans une forme redonne de la vie aux mots: nous avions oublié l’accent aiguë du mot dés ! Ensuite, quand on passe l’énorme rouleau sur la feuille A4 pour voir apparaître le noir profond de l’encre, tout le monde est ébahi. Et ce n’est pas un PDF sur un écran, c’est une trace indélébile. Et notre erreur de syntaxe est devenue le symbole de notre visite.

La perte du relief

Au musée, nous avons appris à couper des feuilles de livres collés  avec un instrument ancien*, à comprendre la structure d’un cahier de 16 ou 32 pages, à observer l’incrustation délicate de la feuille d’or sur une reliure. On réalise alors qu’un livre n’est pas qu’un “contenu” mais une réelle architecture. Parce qu’en  perdant le contact avec l’objet physique nous perdons le respect pour le temps nécessaire à la construction d’une belle idée.  

Le sanctuaire du livre 

La visite ne sait pas achevée de si tôt. Nous avons franchi le seuil d’une dernière pièce froide et immense et où le temps semblait se figer. Là,  dorment des milliers d’ouvrages originaux. Des colonnes de livres qui s’étendaient en long et en large et pour qui certains n’ont pas été touchés depuis des décennies. C’était bluffant à en couper le souffle (ce qui fut le cas pour mon groupe du moins) et c’est là que tout le monde s’est rejoint, dans un silence dédié à la connaissance.            

Une solution : Le “Slow Media”

Il ne s’agit pas de brûler nos ordinateur (car nous écrivons actuellement avec celui-là) mais de réintroduire de la matérialité dans nos vies complètement saturées. L’actualité nous presse, les réseaux sociaux nous divisent et l’IA nous noie et nous absorbe. Cette visite m’a permis de comprendre que le musée de l’imprimerie propose une solution radicale: se déconnecter par l’effort.

Apprendre comment nous cousons les pages, comment nous fabriquons la reliure d’un livre, c’est reprendre le pouvoir sur l’outil en quelque sorte. C’est comprendre que la liberté de la presse, dont nous jouissons aujourd’hui, a été forgée dans la sueurs des imprimantes du XVIIIe, celles-là mêmes qui ont sorti l’Encyclopédie de Diderot sur des presses en bois capricieuses.

Conclusion

La prochaine fois que vous lirez un livre ou un article sur votre téléphone, souvenez vous du “de des” de Mallarmé. Souvenez vous qu’une pensée pour avoir de la valeur doit parfois être difficile à produire. Ce que nous avons réussi à comprendre de cette sortie c’est que le musée de l’imprimerie n’est pas comme on peut encore le penser un cimetière de vieilles machines, mais un sanctuaire de la pensée patiente.

Essayons de sortir de cette tyrannie de flux permanent et reprenons le caractère en main. Car au fond un coup de dés n’abolira peut-être jamais le hasard mais un beau livre, lui, restera toujours une victoire contre le néant du numérique !

Le saviez-vous ?

90: C’est le nombre de caractères différents nécessaires pour composer en français (accents compris), contre une quarantaine de milliers en chinois.

L’encre à l’ancienne: Contrairement à nos imprimantes modernes, l’encre d’autrefois était si épaisse qu’il fallait parfois la chauffer pour qu’elle devienne fluide. 

La photo des mécontents: Le musée expose une photo montrant les ouvriers d’une usine posant devant leur toute première machine rotative. Notre guide raconte que la direction a obligé tout le monde à être présent pour l’image, même ceux qui ne travaillaient pas ce jour là. On peut s’amuser à repérer sur le cliché ceux qui sourient de fierté et ceux qui tirent ouvertement la tronche d’avoir dû se déplacer pour rien !

   
Note pour l’éditeur: je tiens à votre disposition un cliché haute résolution illustrant une forme typographique authentique (une composition de plomb et gravure sur bois. Une lecture en miroir compliquée.